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Avec le traité de libre échange, le parlement européen va ratifier le vol des terres aux paysans colombiens

mercredi 26 septembre 2012, par Arturo

Le président Santos a su donner une image plus sociale et pacifique à la Colombie. Progrès ou imposture destinée à faire avaler l’accord commercial avec l’UE ?

Le processus de restitution des terres aux paysans en Colombie est mal emmanché. C’est le moins que l’on puisse dire à entendre deux militants venus à Genève dernièrement alerter l’opinion publique lors d’une conférence. Un événement coorganisé par le syndicat paysan Uniterre et l’association suisse de solidarité avec la Colombie Turpial. Franklin Castañeda, porte-parole du mouvement national de victimes de crimes d’Etat, et Fabian Olaya, chercheur de l’organisation Ilsa, spécialiste de la question paysanne en Colombie, se sont alarmés de constater l’image lisse que donnait désormais la politique de leur pays à l’étranger depuis l’élection du président Santos en 2010. Une image artificiellement construite par l’Etat colombien dans le but de faire accepter des accords de libre-échange. Le parlement européen s’apprête en effet à ratifier un tel traité, suivant l’exemple de la Suisse, qui avait fait œuvre de pionnier en la matière il y a quelques années. Depuis la tenue de cette conférence, les deux activistes ont reçu des menaces de mort, prises très au sérieux dans le pays.
Les conférenciers ont tout d’abord rappelé que non seulement le conflit armé et les violations des droits humains se poursuivent en Colombie, mais que la politique économique actuelle du gouvernement est liée à une longue histoire de spoliation des paysans de leurs terres, menée avec la complicité de l’Etat : « Les groupes paramilitaires ont mené une politique agressive de vol des terres des paysans à partir de années 1980 en se couvrant de l’écran de fumée du conflit armé. Ils ont pour cela utilisé la terreur pour vider les territoires de leurs habitants », explique Franklin Castañeda. Aujourd’hui, ils se trouvent à la tête de plus de 6 millions d’hectares usurpés, dédiés principalement à l’extraction minière, à l’élevage et aux cultures agro-industrielles et forestières. C’est cette production qui est destinée à être exportée en Europe, aux Etats-Unis et au Canada grâce aux accords de libre-échange.

Péréniser le vol

Le jeune avocat voit dans l’aval donné par les Occidentaux au gouvernement de Juan Manuel Santos une pérennisation de cet état de fait. Selon lui, L’inclusion actuelle de clauses de droits humains dans les accords commerciaux, du reste non contraignantes, s’avère dans ce contexte dénuée de portée : « On devrait plutôt envisager un suivi de la restitution des terres aux paysans et l’interdiction aux multinationales européennes ainsi qu’à leurs associés et fournisseurs de produire ou transformer des produits venant des zones où les terres ont été confisquées. »
Si une loi sur la restitution des terres est entrée en vigueur en Colombie il y a une année, elle est loin de satisfaire aux exigences de la société civile. « Cette législation prévoit de restituer la propriété de la terre aux paysans déplacés, mais pas son usage dans le cas où ces champs ont été occupés par d’autres entre-temps ! La terre restera donc, dans une bonne partie des cas, aux mains des entreprises ou des particuliers qui se la sont appropriée illégalement », constate Franklin Castañeda, qui déplore par ailleurs que seuls les champs accaparés après 1990 soient pris en compte par la loi.

Processus cosmétique

Son collègue souligne aussi qu’un processus véritable de restitution de terre ne peut avoir lieu alors que le conflit armé se poursuit, ce que nie aujourd’hui le gouvernement. « Les groupes paramilitaires, soi-disant démobilisés, continuent à exercer un pouvoir énorme dans de nombreuses
régions. Et les tueries continuent : depuis six ans, cinquante-six leaders paysans ont été assassinés. Ces groupes armés ont des intérêts très fort dans le monde rural, ils ne sont de loin pas cantonnés à la production et au trafic de drogue », explique Fabian Olaya.
Ne se laissant pas tous intimider, les petits paysans déposent quand même des demandes de restitution de terres auprès de l’institut chargé d’appliquer la nouvelle loi. Problème : en à peine une année, environ 1 million d’hectares ont déjà été réclamés, alors que le gouvernement ne prévoit que de restituer 2 millions d’hectares sur une période de dix ans. Or en tout, les ONG estiment qu’environ 6 millions et demi d’hectares ont été retirés aux agriculteurs.

Libre-échange

Conclusion : « Nous faisons face à une tentative de légalisation de la spoliation sous prétexte de rendre les terres aux paysans. Le but du gouvernement est aussi de certifier sur le plan international que la production de matières premières provenant de ces territoires est non seulement légale mais légitime puisqu’elle est issue d’un processus de restitution et de réparation », déclare Franklin Castañeda.
Seule une réforme en profondeur de la répartition des terres en Colombie permettrait au pays de sortir de la guerre, car la concentration de la propriété agricole reste l’une de causes du conflit armé colombien qui dure depuis quarante-cinq ans, argumentent les deux spécialistes. « Aujourd’hui, en moyenne, chaque vache occupe trois hectares en Colombie, à cause de l’extension de l’élevage depuis les années 1980. Or, une famille paysanne de cinq personnes survit en général sur cinq hectares », indique Fabian Olaya. Il ajoute qu’une très grande part des terres consacrées à l’élevage, soit 18 millions d’hectares, ont en réalité une vocation agricole de par la nature de leur sol.
L’espoir est toutefois permis. La Colombie voit actuellement la résurgence de forts mouvements sociaux liés à la terre. Les organisations paysannes forment d’ailleurs une grosse partie des rangs de la Marche patriotique, une constellation de 1700 associations, du Congrès des peuples ou de la coordination des organisations autochtones, la Minga indigène. I

Source : Le Courrier, 4 août 2012 (http://www.lecourrier.ch/100825/la_fausse_paix_colombienne)